pierre-philippe hofmann

Le portrait et ses lignes d'erre

[ Yogan Muller - 2018 ]

« […] Tous les raisonnements qui concernent la cause et l'effet sont fondés sur l'expérience, et tous les raisonnements tirés de l'expérience sont fondés sur la supposition suivant laquelle le cours de la nature se poursuivra à l'identique et uniformément. »
David Hume, Traité de la nature humaine


D'emblée, il y a un titre. Portrait of a Landscape. Un titre qui dit quel écart Pierre-Philippe Hofmann entend décrire par une grande installation à la Ferme-Asile de Sion. Car portrait et paysage sont bien deux manières de mettre le monde en images. Candidement on pourrait alors se demander, peut-on faire le portrait d'un paysage ? Pour le dire de manière plus décisive, comment réconcilier une démarche d'abord orientée vers l'humain et une autre qui s'intéresse au fond à la Nature ?

En Suisse, il existe une adoration du paysage me confiait Pierre-Philippe Hofmann. Il est « tellement grand et central » qu'il en devient « patriotique », poursuivait-il. Élevé au rang de symbole – ce qu'instaure de fait la hauteur et les volumes du relief suisse – le paysage n'est pourtant pas un écrin impénétrable qu'il faudrait soigneusement contempler de loin ; tant il semble clair qu'élever le sentiment patriotique demande d'abord à ce qu'on fasse de ces hauteurs des lieux éminemment accessibles : les images vidéo et photographiques nous le donnent à voir. Outre le sentiment patriotique que peuvent susciter ces hauteurs, que trouve-t-on dans le paysage suisse ? Mais arrivés aux sommets ou proche des cimes, donc en nous étant momentanément éloignés de la bruyante civilisation des plaines, est-ce la Nature avec laquelle nous renouons ? Au fait, de quelle Nature parlons-nous ?

Pour vivre – et peut-être pour épuiser – ces questions en images, Pierre-Philippe Hofmann s'est mis en route selon un protocole rigoureux : venir à pied depuis les frontières suisses, là où s'entrecroisent latitude et longitude, pour converger vers le centre géographique du pays. Il s'agit donc de partir de la convention géographique pour atteindre le point tout aussi conventionnel qu'est le centre géographique du pays. En Suisse, ce point est situé dans la prairie d'Älggi-Alp dans le canton d'Obwald. Comme le dit l'artiste lui-même, l'avantage avec un tel protocole c'est qu'aucune unité d'ambiance ne pourra être ignorée car il garantit que tout ce qui se trouve sur le chemin sera littéralement incontournable et, de surcroît, digne d'attention. Autrement dit, le protocole auquel s'est prêté Pierre-Philippe Hofmann au gré de dix marches – totalisant 2700 kilomètres – garantit une certaine exhaustivité, idéale pour constituer un portrait du paysage Suisse, c'est-à-dire une image ressemblante du paysage suisse.

La rigueur topographique des images vidéo et des notes prises en chemin confirment ce projet. Leurs qualités nous rappellent un précédent projet Lieux communs - Gemeenplaatsen (2010), une marche photographique qui avait tout d'une véritable mission photographique le long de notre frontière linguistique. Leurs qualités nous rappellent également le parcours d'Hofmann : il a fait l'ERG et a suivi l'enseignement du photographe Gilbert Fastenaekens. Si je parle de rigueur topographique, c'est pour convoquer un certain type d'héritage photographique, en l'occurrence celui des Nouveaux topographes qu'Hofmann me confiait avoir voulu revisiter dans Lieux communs – Gemeenplaatsen. En deux mots : contrairement à ce qu'on a pu dire à leur sujet, ce qui fait que la fameuse exposition New Topographics a eu un tel retentissement, ce n'est pas du tout parce que les photographes étaient distants, neutres ou détachés de ce qu'ils photographiaient, mais parce qu'au contraire, ils suivaient de près (i. e. ils accompagnaient) les extensions de l'infrastructure moderne, avec un style au service de ses objets. Tout l'intérêt d'avoir convoqué cette filiation photographique devient limpide : nous allons rencontrer le paysage suisse tel qu'il est, en prolongement de l'expérience du marcheur qui doit accueillir – chemin faisant et sans sélection – une multitude d'impressions du paysage.

Sur les 2700 kilomètres parcourus (par Pierre-Philippe Hofmann), le protocole de prise de vues était tout aussi rigoureux. Chaque kilomètre, il fallait s'arrêter, installer son trépied, cadrer et enregistrer une minute de vidéo. Plan fixe, son-in, privilégier la rencontre du donné géographique, architectural ou avec des scènes de la vie quotidienne, le tout pris sur le vif, telles que ces choses se présentent. Après trois semaines de travail, avoir déjà accumulé 342 plans, les consigner soigneusement en notant l'heure et le lieu de prise de vue, la qualité de la bande-son, les conditions lumineuses, l'altitude, parmi d'autres paramètres propres de l'expérience. Une fois réunis, tous ces traits dessineront bien le portrait tant attendu.

Or, au moment même où nous pensions tenir le si riche portrait du paysage de la Suisse entre nos mains ou sous nos yeux, séduits par une évidente maîtrise du regard que suppose le protocole de prise de vues et que proposent les images, Hofmann s'immisce et ramène sur le devant de la scène l'expérience fondamentalement erratique – voire usurière – de la marche. Là, pour laisser tout le plaisir au lecteur qui voudrait découvrir de visu le travail d'Hofmann le 27 avril 2018 prochain à la Ferme-Asile de Sion, je dirai simplement que ce que Pierre-Philippe Hofmann y mettra en espace c'est l'acte patient d'aller marcher seul « dans le plein vent du monde » et celui, tout aussi patient, de laisser le monde venir à soi par l'image. Ce réinvestissement de l'artiste est tout à fait salutaire car nous conviendrons sans peine, je le crois, que le paysage n'est pas parcouru dans la même disposition selon que vous soyez munis ou non d'un appareil de prise de vues. En l'occurence, face à l'expérience fondamentalement erratique de la marche, vous devez composer avec l'attitude foncièrement contrôlante de l'oeil qui scrute et veut prendre des notes en plus de vues.

Seul un algorithme saura puiser dans l'imposante base de données créée par l'artiste pour extraire puis associer 2700 séquences vidéo avant de les répartir en 72 flux vidéos individuels d'un peu plus de 37 minutes chacun. Car seul un algorithme peut donner, par le hasard qu'il orchestre, l'impression que ces flux vidéo surgissent comme une mémoire le ferait soudainement dans notre esprit, lorsque des tronçons du trajet parcouru à pied se rappellent à notre bon souvenir : les formes d'un taillis, le son d'un train filant sur les rails lointains, l'odeur des fenaisons estivales, un groupe de cyclistes filant devant vous en pleine descente, une mer de nuages, la rectitude d'une pente, un lieu amène propice à une halte, la soie d'un manteau neigeux, le charme d'un patelin d'altitude, entre autres chaleureuses rencontres humaines.

L'exposition de Pierre-Philippe Hofmann met en scène ces atomes d'expérience la dissémination de huit dispositifs tels des extensions et des pôles d'attraction.

Il y a matière et à l'instar du paysage, elle est toute proche mais aussi lointaine, haute, microscopique, macroscopique, visuelle, sonore, plane et en volume. Cette richesse plastique est si habilement disséminée dans l'espace qu'elle vous interpelle, vous attire, vous repousse, vous captive. Ce sont ces arrêts, ces reprises mais aussi ces jeux d'échelles et de temporalités qui poussent le spectateur à décrire l'espace de l'exposition. Et c'est dans ce déplacement (déploiement) que se dessine les traits, mieux, le portrait du paysage.



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