pierre-philippe hofmann

Pas de no man's land, nulle part

Sur les paysages et formes d’urbanisation en Belgique et en Suisse
[ conversation avec Caspar Schärer - Werk, bauen+wohnen 2013 / www.wbw.ch ]


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Où le projet que tu as réalisé autour des pays, la Belgique (2002-2007) et la Suisse (actuellement), trouve-t-il ses origines ?
Pour mieux m'impliquer dans ma production artistique, je suis constamment à la recherche de projets de longue haleine, quelque part en réaction à cette tendance actuelle qui fait que tout – et l'art n'échappe pas à la règle – est la conséquence d'un comportement impulsif et d'un sentiment d'impatience. Comment prétendre cerner les enjeux du monde qui nous entoure sans s'impliquer plus pleinement dans le temps et l'espace? Je peux comprendre qu'aux yeux de certains il paraisse singulier de consacrer tant de moyens et d'énergie à une sorte d'apologie de la banalité.

Mais je suis aussi convaincu que le temps permet tout, notamment d'épuiser les mauvaises idées et d'en faire naître de nouvelles. Le temps est un catalyseur redoutable chez celui qui va à sa rencontre de façon consciente, tant pour le cheminement artistique qu'il permet que pour les états intérieurs qu'il suscite. Le fait de parcourir un territoire à pied me donne, autant que de le ressentir physiquement, l'occasion de brasser une foule de pensées que le quotidien retient dans d'autres circonstances. Mais à la différence de certains artistes, comme Amish Fulton d'une certaine manière, mon projet porte davantage sur la représentation du paysage que sur ces états intérieurs.

Il y a aussi dans ce projet la volonté de questionner le spectateur sur ses capacités de perception. S'il est impossible d'embrasser en une expérience visuelle instantanée toute la complexité d'un territoire, une tentation de plus en plus consumériste du paysage nous en donne l'envie. Dans le même temps, toujours plus de moyens techniques sont mis à notre disposition. Certes impressionnants, toujours insuffisants. Il n'est alors presque plus question d'envisager un voyage sans vérifier par une recherche sur internet la configuration détaillée des lieux convoités... Et ces images, rendues directement accessibles par l'avènement des nouvelles technologies, offrent une vision très polarisée de la réalité. Les choses y sont magnifiquement belles ou affreusement insoutenables; elles ne sont que très rarement offertes dans un état qui pourrait s'apparenter à la normalité. Quelle serait la façon la plus juste de représenter un pays? En cela, mon approche n'est pas dans le prolongement des questionnements liés à l'(impossible) objectivité, telle qu'ils avait été abordés par Bernd et Hilla Becher et leurs disciples ; il s'agit plutôt pour moi de trouver le moyen de présenter une globalité, sans que cette globalité soit ressentie comme une compression. L'essentielle difficulté consiste alors à trouver un système de représentation capable de donner cette vision totale, sans empêcher une lecture isolée de chacun des éléments qui la constituent. Finalement, c'est un système que je propose, une collection. Et dans ce corpus, on peut construire ses propres relations, projeter ses propres hypothèses.

Pour la Belgique, le fil conducteur de cette longue traversée était la frontière linguistique. Qu'est-ce qui justifiait ce choix ?

Dans l'ensemble des projets que je mène, la contrainte est un véritable point de départ. Il m'était impensable d'aborder un territoire en me laissant trop porter par mes envies et mes projections. Il faut qu'une direction conceptuelle me soit donnée, et ensuite parvenir à faire le vide pour n'avoir d'autres intentions que le respect de ce choix initial. Un dogme, une soumission.

Il se fait que le tracé de la frontière linguistique s'est révélé idéal : il traverse le pays sur toute sa longueur, et par conséquent donne à voir une grande variété de paysages et d'affectations du territoire. Mais ce chemin permet aussi d'éviter les lieux les plus typiques, ceux qui sont finalement les moins représentatifs; les centres historiques, les sites remarquables ne représentent in fine qu'une infime partie de notre territoire.

Ce qui me plaisait encore plus c'est que le fait de travailler sur la forte symbolique de cette ligne agitait pour certains l'espoir d'une comparaison Nord/Sud. Il suffit de tracer un ligne pour être tenté de comparer les parties qu'elle sépare. Et je trouvais trivial de pouvoir décevoir – avec une certaine fierté - tous ceux qui ne seraient venus à la rencontre du travail que dans l'espoir d'y projeter des interprétations politiques aussi stériles.

Cette ligne n'est donc pas tout à fait comparable avec le Röstigraben en Suisse ?
En Suisse, il demeure des zones relativement indéterminées. Si l'on s'intéresse à la réalité sur le terrain, on retrouve chez nous aussi une certaine porosité entre nos deux principales communautés. Le prix de l'immobilier, l'extension progressive de la capitale vers des zones autrefois moins denses, l'engorgement des principaux axes routiers (...) sont, dans le cas de Bruxelles, les causes d'un flux migratoire vers sa banlieue flamande... Sur le terrain, le caractère flamand de ces communes se dilue donc peu à peu au profit d'une population francophone et allochtone.

Les politiques s'en inquiètent et les principales manœuvres qu'ils entreprennent visent à orienter les décisions vers une rigidité de plus en plus marquée. Il est d'ailleurs étonnant de voir le rôle que jouent les médias dans cette polarisation. Dès qu'un sujet est abordé, il sert immédiatement de prétexte pour opérer une comparaison, souvent de façon non pertinente d'ailleurs. Lors de la parution du livre portant sur ce projet, je me souviens avoir été contacté par plusieurs journalistes qui espéraient y trouver des aspects polémiques. Pas de chance: je n'utilise la frontière linguistique que pour parler d'urbanisme, de paysages et de territoire.... L'un d'entre eux, s'était alors rétracté en me confirmant de vive voix les raisons de cette annulation : « je cherche plus d'engagement sur les questions politiques ».

Mais cette ligne n'est donc finalement pas très visible ?
Elle l'est en réalité bien plus que dans les images que je montre. Si j'en avais fait un sujet, et donc un but plutôt qu'un moyen, j'aurais pu m'attarder davantage sur les détails qui rendent la frontière visible. Les revêtements de sols, la couleur de la signalisation routière, l'affectation du territoire, changent souvent dès que l'on passe cette ligne. Je n'y ai consacré que quelques images disparates.

Quelle était ta méthode de travail et quelle approche esthétique as-tu privilégié ?
Pour vraiment ressentir ce trajet, j'ai choisi de tout parcourir à pied. Pour différentes raisons pratiques, il ne m'était pas possible de partir de l'ouest et d'aller vers l'est de façon linéaire et ininterrompue. Le type de lumières que je recherchais me rendait dépendant des conditions météorologiques et ce sont essentiellement elles qui ont déterminé la planification de mes parcours.

Je recherchais une lumière 'clinique', celle que donne un ciel uniformément gris. Premièrement, c'est assez typique en Belgique. Mais cela donne surtout la possibilité de lire l'image sans que des jeux de lumières ne la rendent trop contrastée et n'empêchent au regard de s'attarder sur les détails. Cette lumière, autant que les cadrages que je pratique, sont dans la lignée du style documentaire. La rigueur des compositions, le statisme, la frontalité, tout contribue à donner l'impression d'une photographie sur pied, d'une photographie réalisée à la chambre technique. Ce n'est pas le cas, mais il m'amuse de le faire croire, notamment dans le rapport 4x5 des images. Quand on regarde plus attentivement la série, on se rend compte que je me permets des digressions. Ponctuellement, je m'écarte de cette austérité : je m'accorde un gros plan, je donne à voir un sujet purement anecdotique, je fais référence à d'autres artistes... Cela me permet de donner un certain rythme et de rendre le spectateur plus actif. J'aime aussi décentrer certains sujets, la façade notamment, pour montrer ce qui l'entoure. J'aime montrer les connexions, heureuses et malheureuses, entre le bâti et le contexte.

C'est vrai, ce qui est très visible, c'est aussi ta façon de traiter l'espace public et l'espace privé.
C'est très juste de remarquer cela. Je veille à créer un lien entre ces deux natures, entre le microcosme d'un espace privatif idéalisé, correspondant au mieux aux attentes des propriétaires (l'accès à la propriété étant en Belgique une sorte d'apothéose de l'accomplissement personnel), et le macrocosme à l'échelle d'un quartier, d'une commune ou du pays. Ce dernier, répond à des logiques prétendues strictes en matière d'urbanisme, d'aménagement du territoire, de préservation du patrimoine,..., mais on remarque que la mise en pratique est plus difficile que la théorie et que l'occupant ne manque pas d'idées et de stratégies pour s'approprier un lieu.

Pour montrer les liens qu'il existe entre les aspirations individuelles et la conception collective du territoire, je m'applique à représenter de façon égale certains détails (éléments de décoration, matériaux de construction, résidus, éléments domestiques), mais aussi des vues plus larges qui permettent d'en mesurer l'intégration au sein du tissu contextuel, qu'il soit urbain, social,... Dans ce qui est observable, quelle est la part de décision qui revient à l'individu et celle qui dépend d'une planification globale?

Si je rebondis sur ce que tu viens de dire, j'y devine presque une intention. Y aurait-t-il donc des sujets que tu recherches particulièrement ?
Ce n'est peut-être pas en terme d'intentions qu'il faut parler. Je cherche essentiellement à être représentatif. Vouloir être représentatif d'une homogénéité serait un défi trop confortable, mais il se fait que je dois être représentatif d'un certain chaos. Comment être représentatif d'une réalité en perpétuelle évolution avec comme seul outil l'image fixe? Une autre idée fait surface : même si je ne pense pas que je le ferai, il serait intéressant de rephotographier certains sites pour en observer plus finement les progressives métamorphoses. Les phénomènes d'urbanisation sont parfois tellement sournois...

Mais pour revenir sur cette question, non, je ne cherche pas à montrer certaines choses. Il y a surtout une manière de faire, que j'applique presque mécaniquement à ce que je croise. Après chaque journée de travail, je tente simplement de sélectionner mes images en rendant un certain réalisme quant à la quantité des aspects que j'en présente. Je dois retrouver un équilibre juste entre les surfaces non aménagées, les sites industriels, les zones commerciales, les habitations, les terrains agricoles... Suis-je juste? Finalement, j'espère être un outil fiable.

Mais il y a beaucoup d'images et j'imagine que la sélection doit être une étape importante..
C'est en effet le cas. Le projet belge, c'était plus de 10 000 images parmi lesquelles j'en ai retenues 380. Si j'étais un pur conceptuel, j'exposerais le tout (ou bien rien). Si au contraire, j'étais un photographe à sujet, je pourrais probablement me concentrer sur une trentaine d'entre elles, en mettant certaines particularités en exergue.

Le tri des images est donc une étape particulièrement importante et l'ambivalence que je viens d'évoquer, au même titre que la nécessaire diversité dont je parlais précédemment, conditionne ma façon de retenir certaines images plutôt que d'autres. Je ne veux favoriser aucune région, en donner plus à voir. La quantité d'images est donc distribuée de façon quasiment mathématique sur l'ensemble du territoire que j'ai couvert. Et il me faut donc archiver les images avec beaucoup de soin et de méthode pour pouvoir les reporter rapidement sur la carte!

Parlons maintenant du travail suisse qui t'occupe actuellement. Quelles sont les raisons qui t'ont amené à travailler sur le Suisse ?
J'ai toujours considéré la Suisse comme mon second pays. Une partie de ma famille est originaire de Olten et nous avons conservé des liens forts avec le pays. J'y reviens donc souvent, ce qui me donne la possibilité de ne plus me laisser surprendre par les paysages et les mentalités. Je ne me sens ni tout à fait étranger, ni tout à fait chez moi. Cela me met dans une position très favorable pour y mener un projet.

Mais c'est aussi un véritable challenge pour un artiste que d'aborder le paysage suisse sans se laisser piéger par ce qu'il recèle de grandiose et de pittoresque. D'une certaine manière d'ailleurs, ces éléments doivent être rendus, mais dans leur plus juste proportion.

Si l'on se reporte à sa topologie, il n'y a rien de comparable entre la Suisse et la Belgique.
Il y a en effet des différences énormes si l'on se reporte au relief, au climat, aux données démographiques. Mais si l'on s'intéresse à la taille du pays, à la cohabitation de plusieurs communautés dans un pays aux proportions si modestes, à certains traits de caractère que Harald Szeemann, avait bien mis en évidence, la mise en relation est tentante. Mais tu n'as pas choisi d'aborder le territoire de la même façon, tu ne le traverses pas de la même manière... Ma façon de faire a un peu évolué en effet. Premièrement, je n'avais pas l'intention de m'intéresser au Röstigraben. Même si le découpage en communautés existe en Suisse, il me semblait inutile de m'intéresser à ces lignes alors que le découpage en cantons est, lui aussi, tout aussi déterminant. Je voulais donc me recentrer sur le paysage et trouver le meilleur moyen d'en rendre la diversité, mais une diversité représentative.

Je voulais aussi créer les possibilités de renouveler ma perception du pays. Ce qui est su particulier avec le relief, c'est que le paysage ne se donne pas facilement, il est son propre obstacle.(Malgré le creusement d'ouvrages très ambitieux, le tracé des autoroutes suisses s'inscrit très logiquement dans les vallées, les Alpes faisant obstacle et forçant le contournement. Sans le tunnel de Kandersteg - qui empêche de voir le paysage -, il faudrait plus de 5 heures pour relier Interlaken à Brig par exemple, alors qu'à vol d'oiseau cela ne représente qu'une soixantaine de kilomètres peut-être.) A quoi ressemble une pièce de théâtre quand on l'observe depuis les coulisses et plus depuis la salle? Ce genre de questionnements et d'envies m'a conduit à fixer huit lignes droites qui partent des frontières pour rallier Älggi Alp, le centre géographique du pays, dans le canton d'Obwald. Avec ces 8 lignes, je me distancie de la vision mentale du territoire produite par les déplacements en voiture. J'évite de me limiter à cette vision : quelque soit l'endroit, la vision depuis le réseau routier est très largement dominante - le système « Google Street View » ne fait qu'accentuer cette hypothèse – et l'articulation de l'urbanisme en Suisse me donne l'impression qu'on accorde également beaucoup d'attention pour les voies alternatives. J'ai rapidement constaté que la densité du réseau ferroviaire et des sentiers pédestres était telle qu'elle justifiait que je m'y intéresse particulièrement. En m'imposant un chemin qui ne se superpose que très rarement et par hasard aux routes existantes, je déconstruis en tous points la cartographie mentale que je m'étais faite du pays, et donc ma perception du paysage. Et cet exercice me plaît. Il me plaît d'autant plus encore que je parviens à organiser facilement mes trajets pour poser les pieds au plus près des lignes droites que j'ai choisies de suivre.

Il semblerait qu'à tes yeux le train et les sentiers pédestres occupent une place centrale dans notre quotidien...
C'est quelque chose qui me fascine en effet. Le rail est tout à fait populaire. Et pourtant, la topologie du pays ne facilite a priori pas son implantation. La lecture d'une carte permet de constater à quel point l'accès aux transports collectifs est possible, et ce même dans les endroits les plus reculés. J'en viens à me demander si, dans les motivations à entreprendre des aménagements à ce point ambitieux, il n'y a pas aussi un attrait irréductible pour les défis technologiques, une volonté démonstrative! Et il faut reconnaître que cela fonctionne. Si je me permets une comparaison, à ses heures de gloire, la Belgique avait massivement investi dans le déploiement de ses réseaux. Que ce soit pour ses réseaux de distribution, de communication ou de transports, la Belgique s'était dotée, il y a quelques décennies de cela, d'une infrastructure complexe et performante, bien plus développée que la plupart des autres pays à la même période. Mais, pour différentes raisons, il faut reconnaître que nous avons finalement eu du mal à exploiter efficacement ses possibilités : aujourd'hui, le réseau routier est insuffisamment entretenu, nombre de gares et de connexions ont été démantelées...

Mais ici, alors que le relief et la rudesse du climat n'aident absolument pas, le miracle de l'horlogerie suisse semble se reproduire à plus grande échelle. Le réseau est très dense et sur les centaines de trains que j'ai pris, je dois avoir cumulé un retard d'une quinzaine de minutes en six mois de trajets quotidiens! C'est incroyable.

Swisstopo, qui m'apporte son soutien pour mener à bien ce projet, a mis à ma disposition un logiciel qui me permet de planifier de façon très précise mes courses et de visualiser l'ensemble des chemins balisés. Il est stupéfiant de remarquer qu'aucune zone n'a été délaissée en matière de sentiers pédestres. La couverture est extraordinairement homogène, du fond des vallées jusqu'aux sommets.

Si l'on revient à tes intentions premières, comment as-tu planifié tes itinéraires, comment en es-tu arrivé à ces 8 lignes vers Älggi Alp?
Le point de départ de ces tracés est toujours situé sur les limites territoriales. En partant du principe purement théorique que les aspects emblématiques d'un pays se concentrent en son centre, je pouvais extrapoler et donc partir du principe que le Nord ressemblerait à l'Allemagne, l'Ouest à la France,...etc. Naturellement, l'image dominante de la Suisse, celle qui marque les esprits, ce sont les montagnes enneigées, mais il fallait aussi rendre visible tout le reste!

Ce parti-pris simpliste m'a donné l'envie d'observer les variations entre deux points donnés (la frontière et le centre chaque fois). Le fait de suivre ces lignes, sans que mes aspirations personnelles ne les infléchissent, me permet de rencontrer toute la diversité nécessaire à la richesse de mes récoltes, mais aussi de prendre la mesure de cette évolution – tantôt progressive, tantôt abrupte – qui nous mène de la plaine aux Alpes. L'idée de pouvoir mettre en relation des vues issues de contextes à ce point différents m'excite beaucoup.

Peut-on dès lors parler d’intentions documentaires ?
C'est une question essentielle et la réponse est excessivement complexe, mais je ne me la pose pas vraiment en ces termes.

Dans le cadre de ce travail, mon rôle en tant qu'artiste, c'est de m'interroger sur des notions de représentation et de perception, de tenter d'en renouveler l'expérience. Phénoménologiquement, malgré tous les moyens dont nous disposons, il est purement impossible de ressentir un territoire dans sa globalité. La quantité de stimulations visuelles (pour ne retenir qu'elles) auxquelles nous pouvons être consciemment sensibles en un temps donné est très largement inférieur au degré de complexité de la réalité. Par conséquent, aucune tentative de vision holistique de la nature ne peut trouver de spectateur suffisamment compétent... En gros, c'est autour de cet axe de réflexion que s'articulent mes projets belge et suisse.

Tout en posant ces questions, et malgré une méthode conceptuelle déterminante, je montre aussi une part de la réalité. En quelque sorte, puisque je mets des éléments visuels à disposition, d'une façon suffisamment claire et lisible, mon travail pourrait aussi s'apparenter à une tradition documentaire. Il peut alors effectivement agir comme un catalyseur, une base capable d'alimenter un discours portant sur l'architecture, le paysage, la philosophie,...

Mes ambitions personnelles se limitent au fait de présenter un corpus de prélèvements suffisamment représentatifs.

Lieux Communs, le projet belge, était photographique. Pourquoi avoir choisi la vidéo dans le cas de la Suisse?
D'une part, je voulais aller encore plus loin dans ma façon de présenter une œuvre presque impossible à regarder. Lieux Communs regroupait plusieurs centaines d'images imprimées en damier. Ce qui faisait tenir ces images ensemble, c'était avant tout la lumière clinique. Sans cette unité esthétique, la visite de l'installation aurait été très indigeste.

Pour le cas de la Suisse, il est impensable de ne pas laisser à la météo la possibilité d'imposer ses propres jeux de lumière: les variations climatiques doivent être bien visibles, tant elles font partie du paysage. La photographie n'était dès lors plus suffisante.

Une autre chose qui me frappe, c'est que les Suisses sont beaucoup plus souvent à l'extérieur que ne le sont les Belges. Le pays est moins densément peuplé mais on croise du monde partout et presque par tous temps. L'aménagement du territoire confirme cette observation, on remarque qu'il n'y a pratiquement pas d'espaces indéterminés, de terrains vierges. Tout est exploitable, fonctionnel, aménagé, sous contrôle. Le recours à la vidéo m'a permis de remettre l'action humaine au centre du projet.

Il faut par ailleurs imaginer la réaction que suscitera une présentation sérielle d'environs 2000 plans fixes d'une minute (tout de même répartis sur une quarantaine d'écrans). Le spectateur devra être actif et se heurter à ses propres limites. Il devra faire des choix, se concentrer... et en se concentrant, il fera le choix de renoncer à tout le reste.

Pour en revenir à l'urbanisme et aux comparaisons que tu peux faire avec la Belgique, certaines choses t'ont-elles marqué ici ?
Certainement, notamment en matière d'urbanisme. Comme toute chose en Suisse, l'urbanisme est géré avec beaucoup de rigueur et de fermeté. La fonctionnalité des espaces détermine un ensemble de contraintes, souvent au détriment d'une pleine expression architecturale. En terme d'architecture, les modèles simples sont privilégiés, du moins pour les habitations. Un nombre vraiment restreint de typologies dominent le paysage urbain et les deux modèles desquels tout semble découler sont le chalet traditionnel en bois et le cube fait de béton et de crépi. Entre ces deux formes extrêmes, il y a toute une déclinaison.

Bien que les parcelles loties soient de forme, de taille et de relief changeants, la coupe/projection au sol des constructions reste souvent très proche du carré. Cette normalisation est encouragée par un aménagement très contraignant et la perte de caractère et d'audace de ces habitations est compensée par une grande cohérence à plus grande échelle. A quelques exceptions près, les villes sont de taille relativement modeste et ceci ne les rend pas nécessairement plus compactes. Au contraire, il est remarquable de voir à quel point la planification est aérée, permet et encourage la découverte. Il est fréquent de trouver champs, pâturages et fermes en pleine ville.

Par ailleurs, les voies piétonnes ne se limitent pas aux trottoirs qui jouxtent les voiries; elles sillonnent les agglomérations, autorisent les raccourcis, laissent apparaître la face cachée des bâtiments (la façade officielle, avec la boîte aux lettres et la sonnette, étant invariablement tournée vers la route).

J'ai aussi été saisi par l'absence de terrains vagues. Même une parcelle inoccupée sera finalement entretenue ou exploitée, que ce soit par un voisin ou la collectivité.

La situation belge n'est pas la même. La pression qu'occasionne une forte démographie, une situation économique moins solide qu'ici, une planification affaiblie par de fréquents compromis,..., sont autant de facteurs qui ont nuit à notre urbanisme. Si le modèle urbanistique suisse vise à optimiser le bien être collectif, l'urbanisme belge laisse la place à plus d'émancipation individuelle au détriment d'une optimisation systémique. Et dès lors qu'on se montre plus permissif en matière d'urbanisme, des architectures plus audacieuses voient le jour, quitte à éroder encore l'éventuelle cohésion recherchée. Les résultats peuvent être effrayants. Beaucoup s'indignent de ce que Bruxelles est devenue au cours du temps : un assemblage d'idées parfois intéressantes mais souvent confuses et disgracieuses.

Mais même au sein d'un même pays, les pratiques et les modélisations sont changeantes selon la région sur laquelle portera notre étude. Une ville comme Gand par exemple est parvenue à faire cohabiter modernité et tradition.

Enfin, si l'on compare les jardins suisses et les jardins belges, on comprend mieux ce que je tente d'exprimer. Les propriétés sont souvent très sommairement délimitées en Suisse : un simple muret, quelques petites plantes suffisent pour signifier l'idée de la séparation. Si ces aménagements sont minimes, c'est surtout parce qu'on veut garder une connexion avec le paysage, respecter une harmonie avec le voisinage, faire corps avec le contexte. Et l'exemple de l'utilisation systématique des gabarits (Baugespannen) avant toute intervention/modification corrobore ce postulat. Par ailleurs, il n'est pas rare de voir les chemins de randonnée pédestre traverser des propriétés ou des exploitations agricoles.

En Belgique (mais aussi en France, en Italie, ...), la fonction de la clôture n'est pas seulement de délimiter (ou de se protéger contre l'assaillant!), c'est aussi de faire écran. Derrière cet écran, il y a une zone de repli assurément capable de procurer un grand sentiment d'indépendance. Mais cette déconnexion peut également permettre à ses occupants d'agir sur leur bien immobilier de façon sournoise et progressive. Peu à peu, l'unité urbanistique se fractionne ; l'urbanisme n'est plus lisible. C'est donc le macrocosme qui pâtit.

Pour résumer un peu ce que j'ai pu observer, je dirais que la conception de l'urbanisme en Suisse, vise à préserver le bien-être collectif, la fonctionnalité systémique, alors que chez nous, elle cherche, par une somme de compromis, à permettre l'expression individuelle au sein d'une structure plus fragilisée. Dans le premier cas, on vise la normalité, dans le second on y renonce. Il faut cependant reconnaître qu'au sein d'un même pays , il existe de fortes variations régionales ou communautaires. Ainsi, le Nord de la Suisse et de la Belgique optent pour un modèle plus intransigeant.

Et dans le modèle suisse, ce qui me marque également, c'est le fait que les couches sociales ne se lisent pas dans les paysages que je croise.

Il y a comme une grande classe moyenne ?
Exactement.

J'aimerais revenir sur le rôle des cartes dans ton travail.
Les cartes mettent le paysage a plat. Elles tendent à en donner une vision objective, même s'il reste toujours une irréductible part d'interprétation et donc de possible imperfection. Lors de la conception de documents topographiques, il est par exemple fréquent d'envoyer des gens sur le terrain pour vérifier des hypothèses échafaudées sur base des photographies aériennes (je dois bien avouer que ce serait le travail de mes rêves !). Les cartes sont donc une interprétation du monde. Ce qui m'intéresse c'est de projeter en moi l'idée d'un paysage à partir de type de documentation... et d'ensuite mesurer l'écart entre mes attentes et la réalité. C'est ce même genre de décalage que cause en nous l'adaptation cinématographique d'un livre que l'on a lu.

Comme dans plusieurs des projets que j'ai eu l'occasion de développer précédemment, l'utilisation des cartes me permet donc de fonctionner de façon précise et méthodique, de me soumettre à un système de données réputé indiscutable et universel. Dans un second temps, je mesure l'écart entre mes projections personnelles et ce cadre de référence. Si cet écart était inexistant, mon travail serait inutile, ou du moins ne pourrait pas s'apparenter à une pratique artistique.

Mon caractère pervers à me fait adopter une méthode de travail qui me permettra d'accentuer cette surprise.





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